La véritable histoire du "Destin de carte postale"



Lui qui n'a jamais foulé le tarmac en a eu assez d'observer depuis un coin de terrasse, les gros porteurs, les A320, A330, les Boeing, plusieurs générations de Boeing se faire la belle en bout de piste.
Lui qui n'a jamais pris l'avion va enfin décoller de son banc avec vue imprenable sur le terminal A.
Tout est déjà impeccablement ficelé, ne lui manque que l'autorisation. Alors il se fait violence, passe ses doigts dans ses cheveux, descend les trois escalators, traverse successivement les trois halls passagers et au fond d'un couloir sans fin, finit par trouver la bonne personne, le responsable du commerce dans l'aéroport.
La porte vitrée se referme d'elle-même. Il est dans la place, ne reste qu'à se lancer à l'eau et à apprendre à nager tant qu'à faire.
Pour obtenir son accord, il commence par étaler sur le bureau du "chef", un set de table en papier dument siglé et crayonné d'un schéma aux tracés approximatifs. Mais le dessin n'est au mieux qu'une diversion apéritive. Il doit avant tout exposer son idée de vive voix, du moins, aussi vive que l'autorise sa longue nuit de cogitations. Il réclame un peu d'attention.

Ça doit se passer comme ça.
Non, ça se passera ainsi.
Un présentoir portatif, à la façon d'un colporteur. Des cartes postales bien visibles, proposées aux derniers arrivants contre une somme modique.
Elles évoqueront les horizons à l'autre bout des lignes qui zèbrent de A à Z les catalogues des compagnies aériennes ainsi que toutes les mappemondes du Monde. Pour comprendre l'idée, il suffit de parcourir du regard l'immense tableau d'affichage qui trône dans les hauteurs de la gare centrale. Il explique son projet sans s'attarder sur la provenance de ces cartes postales exotiques, folkloriques, dépaysantes, en un mot: lointaines.
Il les trouvera sur place ou presque, auprès des bouquinistes, brocanteurs et autres vendeurs à la sauvette. Au besoin, il s'arrangera avec ses petites mains pour qu'elles fassent illusion, qu'elles offrent leur part de voyage. L'Affranchissement, l'expédition depuis la France? C'est son problème et ce n'en est pas un. Il pense avoir été particulièrement clair sur ce point, ajoutant qu'un coup de tampon semi-officiel comportant la mention " No Post Office Around" devrait à lui seul justifier un horrible retard de courrier. Sur ce, content de son effet, il tamponne moitié son set en papier, moitié le bureau du chef.
Fin du discours.
Puis sans attendre, il sort depuis l'intérieur de son sac à dos et devant les yeux incrédules de son interlocuteur, deux boites à chaussures contenant des monceaux de cartes postales. Et quand l'autre s'essaie à en saisir une au vol, il pioche dans le vide. La démo est déjà terminée, de retour dans le sac. Elle vient juste de le dépasser, il est la vache qui regarde le train passer.
Le responsable qui ne sait comment réagir en professionnel rationnel devant l'incongruité de  la demande, accepte le marché par défaut, par considération pour les voyageurs en perdition, par amour pour sa grand-mère qu'il n'avait pas vue depuis bien longtemps et aussi un peu par lassitude.

Pourquoi attendre un jour ou une heure de plus quand on dispose d'un visa d'exploitation, de cartes postales en nombre et d'un présentoir à bretelles.
Le voilà déjà derrière le cordon rouge, au bout de la file de ceux qui étaient venus là pour accueillir leurs voyageurs, leurs clients parfois. Ne lui manque que ses premiers ex-passagers en détresse ou pour le moins, suffisamment ennuyés de ne pas avoir posté de courrier avant leur départ. Ce sera probablement des gens pressés par leurs montres, attachés à des impératifs de toute sorte ou victime d'un aléa de passage. Il imagine des gens n'ayant pas eu le temps d'acheter LA carte, promise, obligatoire, espérée, inespérée, de pure politesse ou pleine d'embrassades.

Des cartes! Des cartes postales originales! Des cartes de toutes origines!
Des cartes d'où que vous venez, devrait-il dire.

Le premier anonyme qui se détourne de la ligne directe vers la sortie est en réalité une première. Elle porte avec aisance le tailleur d'affaires à peine froissé et pourrait aisément l'intimider derrière une blondeur qui frise la perfection. Mais rien de cela ne lui est promis. Elle est d'abord embarrassée. Il y a derrière cet embarras, un fils qu'elle ne voit pas si souvent, une promesse faite depuis son smart phone, de celles qui n'engagent que ceux qui les écoutent.
Où ? On va dire la cote Ouest. Plus précisément ? Étatsunienne cela va sans dire. Californienne certes, mais encore ?
Il propose à la dame sous jetlag, une carte de son choix.
Elle lui répond que, oui bien sûr. Il pense qu'elle est très proche de lui baiser la main.
D'un coup elle apparait réellement fatiguée, voire un plus que cela. Elle lui remet un billet auquel elle ajoute un nouveau billet.
Elle demande s'il peut maintenant écrire quelque chose. S'il peut dire en quelques lignes ce qui lui passe par la tête. N'importe quoi.
Ce cas de figure, il ne l'a pas envisagé une seconde. Peut-être à cause de son air de pas savoir écrire quoi que se soit à qui que se soit. Il lève les yeux et se prend à croire qu'elle l'implore. Alors bien sûr, il va faire de son mieux sans imaginer qu'il va devoir faire de son mieux d'ici cinq minutes pour le compte d'un type en short de plage qui vient d'intégrer la longue file des voyageurs sur le retour.
La dame en tailleur sillonnait il y a peu, les routes de Californie. Le gars en short de plage qui n'a aucune envie d'écrire se prélassait à Bali et dire que c'est à lui qu'ils vont confier quelques lignes d'un destin de carte postale.
C'est ce qu'il appelle une bonne journée
 Il a l'impression d'avoir ouvert une page, d'avoir vraiment décollé.


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