(De nos silences)


(De nos silences)

Entrée, plat, fromage, dessert. La vie ne serait au fond que la répétition d'un repas plutôt roboratif. Moi qui suis d'un naturel gourmand, je me garde toujours une place pour la cerise sur le gâteau agrémentée d’un nuage de chantilly. La cerise, la chantilly, c'est sûrement ce qu'il y a de meilleur dans la vie. Enfin, dans la mienne et peut-être aussi dans la sienne.

Elle s'appelle Lucie L. Nous nous sommes rencontrés sur le réseau interne il n'y pas si longtemps de ça. Nous travaillons pour la même grande entreprise informatique, pas au même endroit ni au même poste. Elle est au siège et prend des décisions parfois “stratégiques”. Je suis en province et je me contente de cracher des lignes de code depuis un peu trop longtemps à mon goût.  Si, dans un élan de spontanéité elle m’a avoué regarder ses “quarante neuf” comme les prémices d’un désastre annoncé, pour une raison qui m’échappe, j’ai éludé le cas de ma très vieille trentaine.


Au départ, nous avons évidemment parlé boulot avant de dériver vers la politique, les bouchons sur la route et la météo qui se dérègle. Et puis, de fil en aiguille, de petite blague en jolie photo de profil on a fini par se causer. D’un commun accord, nous avons ouvert une parenthèse très personnelle sur le Net. C’est un jardin secret virtuel, une adresse anonyme où Lucie peut se confier en toute liberté et où en retour, entre deux bouts de programme informatique, je lui écris des petites histoires où elle tient toujours le beau rôle, le seul qui lui sied.



****

Hier soir, elle ne m'a pas donné le nom de sa couleur préférée. Je mets ça sur le compte de la retenue. Ou alors c'était juste un oubli. Mais, le plus important est qu'elle m'ait dit "oui"… sans retenue aucune.

J'ai compris qu'elle attendait que je trouve la couleur à sa place, ainsi que tout le reste d'ailleurs. Je sais qu'elle aime que je fasse preuve d'imagination, elle me l'a laissé entendre assez souvent à travers ses messages.
Aujourd'hui, je n'ai pas eu à jouer de mots pour rendre la réalité infiniment plus excitante. Il n'y a pas eu besoin d'images évocatrices, de celles qui lui font monter le rouge aux joues lorsqu'elle les relit sur son téléphone portable, entourée de ses proches ou de ses collaborateurs. Il n'aura pas été utile de soupeser chaque phrase afin qu'elle puisse se rejouer quand bon lui semble, la scène où elle se perd en caresses. Non, il n'aura pas été question de mises en abyme, pas plus que de littérature. Aujourd'hui fut notre jour de vérité(s).
Et la couleur là-dedans ? J'ai un peu hésité entre le noir ou le brun. J'ai fini par choisir le brun en pensant que ça s'accorderait mieux avec la nature si claire de sa peau. Quand je lui ai écrit ça à vingt-trois heures trente, elle m'a répondu "oui" et je l'ai remerciée de sa confiance sans savoir si je la méritais vraiment. Je crois que ça lui plait ainsi. Il y a peu, elle m'a confié qu'elle éprouvait le besoin de reprendre contact avec des réalités tangibles, physiques, loin de toutes sortes de choses à lire ou à écrire. Elle voulait s'évader hors des mots, ça tombait plutôt bien.
À vingt-trois heures trente et une précises, nous sommes dits "à demain".


****

Comme il en avait été convenu entre nous, aujourd'hui fut "jour de silence".

J'avais déjà pris mon ticket d'entrée au musée des Confluences de Lyon qui en cette occasion méritait bien son nom. Comme prévu, elle était montée dans le premier TGV en partance de Paris. Comme prévu, j'étais venu de Saint-Etienne en voiture et à travers la brume, ce qui l'était moins.

Lucie est arrivée à l'heure exacte au rendez-vous et moi un peu avant, un peu tremblant. J'essayais de calmer une pointe d'anxiété quand elle est m'est apparue dans le grand hall d'accueil. Les murs de lumière donnaient à son apparition un aspect vaguement surréaliste. Pas de doute possible, c'était bien elle parmi la petite poignée de visiteurs matinaux. Bien sûr je l'avais déjà vue en photo, mais le plus déterminant fut le sourire qu'elle m'a adressé. Le genre de sourire à décrocher les étoiles.

Elle a pris tout le temps d'acheter son ticket puis de récupérer sa monnaie avant de me rejoindre au pied des escaliers. Sans rien me dire comme on se l'était promis, elle s'est élevée sur la pointe des pieds et ses lèvres n'ont pas hésité. Elles se sont posées tout en délicatesse sur les miennes. J'ai alors compris pourquoi le plus fugace des baisers pouvait durer une éternité.
Trois secondes ou peut-être une année, puis Lucie s'est retirée comme on se sépare sur un quai de gare. Alors seulement, le cœur a commencé à retrouver de son calme.
Toute l'appréhension qui avait agité ma nuit s'était évanouie dans ce baiser appuyé. Aujourd'hui, nous avions décidé de ne surtout pas être sages, d'oublier les âges, d'aimer quoi qu'il en soit les corps et les visages. Nous avions ouvert une parenthèse enchantée à l'intérieur de nos vies. Nous nous étions acceptés tels que nous étions dès les premiers mots échangés. Nous étions prêts à mêler les eaux tumultueuses de nos âmes le temps d'une confluence.

"Tu sais, je suis beaucoup plus banale que tu ne le crois." m'avait-elle confié après que l'avais décrite dans un élan érotico-lyrique (ou l'inverse) qui l'avait couchée presque nue sur le papier. Si elle avait reconnu être parfois "coquine", elle ne saurait en aucun cas être banale. C'était simplement impossible. Lucie était même exceptionnelle à mes yeux pour être entrée de plein pied dans cette danse qui faisait tourner nos têtes.

J'étais encore perdu dans mes pensées qu'elle attendait déjà pour entreprendre au plus vite la visite. Je l'ai donc rejointe et nous avons suivi scrupuleusement les flèches qui nous en indiquaient le sens. Elle s'était mise en quatre pour coller aux règles du jeu en portant adorablement la jupe plissée et le chemisier d'été. Je remarquais qu'elle avait aussi l'escarpin badin. Son zèle vestimentaire ne s'arrêtait pas là, mais ça, je le saurais plus tard, car elle si elle avait adopté le brun, elle n'avait pas oublié le noir.
Il peut paraître difficile de ne pas ouvrir la bouche lors d'une toute première rencontre. Il peut paraître terrible de se taire en des circonstances qui vous poussent à déclamer votre émoi. Il n'en a rien été. Notre silence s'est ajouté presque naturellement au silence qui régnait dans les arcanes du musée.

On s'est mis à marcher tranquillement très près l'un de l'autre, nos bras nus se sont effleurés. Une fois. Deux fois. De plus en plus souvent. Comme si nous éprouvions le besoin de nous apprivoiser sans tarder par crainte de voir la magie s'envoler.

Première salle, première étape, premières sollicitations. Par quoi commencer ? L'expo nous parlait de voyages lointains, ceux d'un certain Corto Maltese, Capitaine au long cours ou marin égaré. J'ai toujours aimé la plume d'Hugo Pratt, son dessin aussi élégant qu'aérien. Aujourd'hui, j'ai pu suivre ses pleins et ses déliés à travers les yeux de Lucie et c'était une sensation des plus agréable. Sans réfléchir, j'ai pris sa main pour qu'elle me suive jusqu'à la banquette centrale. Nous prenions du recul; ce n'était que pour nous retrouver encore plus proches l'un de l'autre.
Je continuais à contempler les œuvres de l'artiste Italien et leurs artéfacts originaux, mais en réalité je ne voyais plus rien. Je percevais les effluves de son parfum comme elle devait sentir le mien. Je ressentais la fraicheur de sa peau au point que je pouvais la confondre avec la mienne. Elle devait faire de même. Alors, nous nous sommes collés l'un à l'autre autant que la décence nous le permettait. J'ai jeté un œil autour de nous. Il n'y avait là, exilé dans un recoin de la grande salle, qu'un gardien à la tête baissé, un homme distrait et plein d'ennui.

Le silence a le don d'ouvrir en grand la porte de nos sens. Je la sentais capiteuse. Je la ressentais au plus profond. Je devais aussi la voir. Alors, je baissais le regard sur les jambes de Lucie. Ses bas voiles et bruns étaient un appel, un puissant vecteur de désir. Elle n'a pas été dupe. Elle a accompagné ma main sur le nylon fin à hauteur de ses genoux. Mes doigts ont lentement remonté le fil de satin jusqu'à rencontrer une large frontière de dentelles que j'ai franchie avec allégresse. Sa petite jupe s'est pliée sans délais à ma volonté d'en savoir plus, de sauter de mystère en mystère. Franchi le dernier rang d'arabesques finement brodées, ce fut la révélation de sa peau et ce n'est pas rien. Glisser de la douceur d'un bas à celle de la peau avec autant de différences que de magnifiques sensations est un sommet d'onctuosité, un intense moment de plaisir. C'est une gourmandise subtile, capable de vous bouleverser.

Tandis que j'explorais, elle s'enhardissait. Sa main avait eu vite fait de trouver sous la toile de mes jeans le résultat tangible de mon émoi. Lucie savait flatter mon érection avec dextérité. Si bien que j'avais seize ans et que je bandais tant et tant. J'étais prêt à lui dire "stop!" avant que d'exploser, de sortir du jeu et de refermer une parenthèse à peine ouverte. Je me suis repris pour ne pas trahir le pacte de ce jour béni et miracle, elle s'est légèrement écartée avant d'appliquer son index sur ma bouche. Chut ! Un vœu est un vœu.

J'ai quitté la première salle tel un automate aux ressorts épuisés. Elle m'a suivi, laissant derrière nous, notre silence et les fruits défendus de nos sensations fortes.

Nous sommes parvenus dans une nouvelle salle d'exposition. Il y avait un couple plutôt âgé qui parlait à voix basse tandis qu'à l'autre bout, une étudiante observait chaque œuvre avec toute l’attention qu’elle devait mériter. Ce n'était que la deuxième étape de notre voyage au musée et déjà Lucie avait ouvert des centaines de portes devant nous.

On a rapidement traversé cet endroit trop froid avant de tomber par hasard sur une minuscule salle de cinéma. Un film sur la vie d'Hugo Pratt passait en boucle sans personne pour le regarder. Elle m'a peut-être fait un signe. En tout cas, j'ai compris qu'il fallait que je la suive en haut des gradins. Nous sommes hissés puis assis dans la pénombre, au plus loin des lumières de l'écran.


La coquine qui aimait le risque et ne craignait pas les courants d'air avait voyagé sans rien dessous. Des bas voiles, un porte-jarretelle de satin et d'ébène, une jupe trop sage pour être vraiment honnête et c'était tout. Le coquin n'en espérait pas tant mais n'en savait rien.
 

Elle m'avait réservé la divine surprise et son vœu de silence contribua à la rendre plus divine encore. Lucie m'a tendu un bout papier qu'elle venait de griffonner à la hâte. 
"Ferme les yeux".

Je me suis aussitôt plongé dans le noir. Il y eut une courte vacance de mes sens. Seul me parvenait depuis les haut-parleurs, l'étrange écho de voix entremêlées, de propos parfaitement inaudibles d’un film sans intérêt. Elle était devenue mon guide et ce guide qui s'était accroupi face à moi me prenait la main pour me montrer le chemin. Je suis tombé à genoux, ma tête versée contre ses seins, toute enivrée de son parfum. C'est encore elle qui m'a conduit sans hésiter au centre exact de l'amour. Mes doigts étaient vite trempés d'un plaisir invisible à mes yeux. Elle a joui sans rien dire et pourtant, je suis presque certain qu'elle avait crié à renverser les sculptures impavides, à briser les vitrines du musée.

On ne pouvait pas aller plus loin. Cette visite ne pouvait plus faire de sens. Il était temps de briser notre loi du silence. Lucie s'en est chargée.

"Partons d'ici, j'ai trop envie de faire l'amour avec toi"

Une cerise sur notre gâteau...

Vous pouvez retrouver cette micro-nouvelle à l'intérieur des pages de "Mots d'émois" mon dernier livre mêlant textes/poèmes et photos dans ma boutique Blurb.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Votre avis, votre commentaire est toujours le bienvenu sur Les pages du Tchi...