Random memories (Sylvie's fortune)


E.Hopper - Gas Station
Random memories (Sylvie's fortune)

Un simple revers de main et la poussière accumulée sur la couverture du bloc de courrier "Ivoire Luxe" s'est éparpillée.
Peu après, il a appliqué son écriture, allant jusqu'à souligner le titre en rouge et à la règle s'il vous plait. Il a aussi pris soin de ne pas trop marquer les plis des feuillets avant de les glisser dans l'enveloppe.
Il a déjà transpiré sur la plupart des mots, fait le plus facile en somme.


Car la lettre sans timbre ni adresse est écrite pour elle. Pour lui remettre, il devra attendre le moment propice, l'instant rare parmi les heures. Pas une sinécure pour eux qui se fréquentent depuis si longtemps, qui s'enroulent dans les mêmes draps depuis des nuits et des nuits, eux dont les enfants sont déjà grands, déjà presque ailleurs.

Il y a là beaucoup plus que des fragments incertains de voyages en papier. Au bout de chaque ligne elle trouvera une invitation et une fois rassemblés, ses souvenirs du hasard formeront une promesse déjà tenue car écrite noir sur blanc. Un de ces jours tous deux traverseront l'océan; ils partiront.

Cette lettre lui parlera aussi du "sentiment d'Amérique". Ça ressemble à un paquet de bonbons aux couleurs vives ou à une pomme d'amour que l'on glisse sous l'oreiller avec un zeste de culpabilité lorsqu'on a comme eux les racines tournées vers l'Est, un Est lointain où les cow-boys sont des indiens.

D'une carte des USA ou d'un guide touristique, nul besoin. Aux étapes indécises de ces "Random memories" répondent en échos les contours de souvenirs intimes, ceux d'une brochure on ne peut plus…personnelle.

Tourner la clé de contact.

Premiers virages à travers le Maine.
Des collines rouge pomme les promènent
Jusqu'à l'orphelinat du Docteur Larch,
Puis à la ligne, changement d'état.

Transit à l'Hôtel New Hampshire.
Leurs pas hésitent entre le sable et l'océan,
On prétend que le crapaud du ressac s'est échappé
Des pages blanches de John Irving.

À la prochaine station ils font le plein,
Auprès de pompes antiques fraichement repeintes.
Le "Gas" d'Edward Hopper y est inscrit en noir et mat,
Puis à la ligne, changement d'état.

Pourfendre l'armure des forêts Adirondacks
Descendre le chemin de terre du Trailer Park
Ouvrir les portes des caravanes en fer,
à l'intérieur, c'est Russell Banks qui paie sa bière.

Pour les Badlands c'est tout droit.
Sans toucher le volant, direction Dakota.
En Panavisions partager un cœur de tonnerre Oglala.
Comme la chambre numéro 10 est bien trop moite,
S'assoir sur le perron pour caresser les étoiles.

Puis se réveiller, puis changer d'états.
Errer dans la poussière des hauteurs de Frisco
Demander le fantôme de John Fante dans les parages.
Ouvrir le livre pour tomber des quilles à L.A.
Demander le Dude, l'homme, le seul en ville qui vaille.

Puis repartir, changer d'états, prendre le vent,
Filer sur les accords de Daniel Martin Moore.
Hôtel California, Bagdad Café,
Morrison Hôtel ou Harrison Motel,
Peu importent les couleurs du "déjà vue".

Laisser la Ford Mustang filer tout doux,
Poser une main sur son genou.

Le cœur léger, ils en auront terminé. Dans le rétroviseur lorsque le soleil déclinera, lorsqu'ils glisseront par-dessus les ombres, il y aura pour toujours les érables rouges de l'été indien de leur Amérique. Il peut refermer l'enveloppe, c'est à Elle de l'ouvrir.

1 commentaire:

Votre avis, votre commentaire est toujours le bienvenu sur Les pages du Tchi...