Mémos...Peut-être des poèmes



Des draps défaits

Le coup de fil avant le coup de sang,
Les gosses après l'école,
Les courses avant la maison,
Le biberon après la course,
Le bureau avant les comptes à rendre,
Le client après les heures de bureau,
La réunion de crise après la crise, 
La culpabilité avant que le glas ne sonne,
Et la peur après toute chose.
Triste sort que celui des amants qui n'ont pas le temps.

Une lettre dans le jardin

Sur le fil brûlant des confidences qui nous lient,
Je troublerai l'ordre établi de mes pensées,
Dans ce jardin où tu es la fleur qui me lit,
Je donnerais tant pour renverser le sablier.
Je raviverai les flammes et je me ferai beau,
Je dirai mille caresses à glisser sous ta peau
Animé par l'espoir que tu les prennes au mot.
Et si je crains que ton silence ne soit trop fort,
Je rêve que tu me murmures "encore et encore".


L'Effet d'Ephéméride

Oublier le repas du soir sur la table,
Refaire de tête la somme des années,
Et s'il le faut, repousser le point du jour
Pour trouver une phalène ordinaire
Accrochée au fil ténu de sa vie.
Au fond du jardin, danser sur ses ailes graciles,
Attention, fragiles.
L'heure est venue des perceptives passagères,
Celle d'éteindre ses lumières,
Lors une dernière nocturne,
Pour une première nocturne.
Le moment est venu de rejoindre l'endroit précis
Où les langueurs d'une vie
Ne valent ni plus ni moins,
Que les raccourcis virevoltants du papillon d'une nuit.

Ça y est, c'est fait.
Il est temps d'arracher les dates de papier passé,
Les jours d'enfantement
Comme les parties de pêche,
Toutes miscellanées de l'existence.

Faire voler les feuilles par-dessus tête,
Depuis la saint-Papillon-de-Nuit
En passant par la saint Julien tu n'iras point
Depuis la saint Enfants Terribles,
Jusqu'aux saints Hommes renonçant.
Et rencontrer pour une fois :
L'effet d'éphéméride.


Video courtesy of Pekka Veikkolaine

Oléron

Etoile filante à bicyclette,
Sa chevelure dorée,
Au gré des vents marins,
Sur la route entre les pins
Dérive.

Au sommet de l'été
Par tous les sens brûlés,
S'unissent nos lèvres salées,
Cristallines.
Dans la chaleur nacrée,
S'épanchent en cascades
Les flots d'un bonheur panaché.

Sur ce chemin de quiétude
La brise se calme,
Et le silence exulte.
Nos âmes s'embrasent
Comme nos esprits s'apaisent.

Sur ce chemin de cliquetis
Le temps se veut nonchalant.
Et le nôtre tourne au ralenti.
Bientôt nos corps lassés,
Dans l'ombre fraîche
Se laisseront glisser,
Compagnons incertains de nos cœurs enlacés.




Quartier Saint-Jacques. Clermont-Ferrand (il y a longtemps maintenant)
"La rivière aux souvenirs coule rarement de source. À tout instant, ses eaux que l’on croyait mortes peuvent dévaler le lit de nos pensées."

Ma muraille de Chine

Eric Robert, Denise Weber,
Deux souvenirs à ranger au rayon des premières.
Pour lui, une histoire d’intrépides aventuriers de quartier.
Pour elle, de jolis songes et un prénom sur la porcelaine gravé.

Mais les premiers cités ne me feront pas oublier l’acidité des pommes sauvages du champ d'à côté,
Pas plus que les cages d’escaliers dévalées à grandes enjambées,
Pas plus que les courses folles pour toujours éperdues,
Pas plus que la mort aux trousses parfois entrevue juste au coin de la rue.

J’avais dix ans et un drôle d’accent.
J’avais l’école buissonnière d'un enfant debout contre vents et marées.
J'avais de sombres histoires de cimetière qui me valaient la trique sur le derrière.

Je me souviens surtout d’un temps de découvertes,
D’un temps où l’esprit s’enhardit,
Temps béni pour un explorateur sans limites.
Je me souviens encore d’une vie tendue vers l’infini.

Je me souviens enfin, pour rire et pour finir,
De nos jeux d’escalades improbables au pied

De la muraille de Chine.






Songe d'Amsterdam

C'est Chambre 320.
Un songe de nuit qui s'accroche dans le noir.
"Quand Un sera mort
Notre amour sera terminé."
Ce sont des mots parmi les plus tristes,
Des mots assez durs à prononcer,
De tristes mots à ne pas oublier.

Quand On sera mort
Notre amour sera bel et bien terminé.
Or seule la vie…
Alors embrassons-nous sans tarder.

Quand On sera mort
C'est notre amour qui sera parti en fumées.
Seul un aliéné oserait écrire au présent le passé.

Quand Un sera mort.
Embrassons-nous sans plus tarder.

Seule la vie…


Legs

Des chiffres irrévocables sur l'avant-bras,
Fanny est passée par miracle à travers camps.
Une large casquette vissée sur la tête,
Fédor de l'armée Blanche a fui son amer noir.
Auschwitz, Novorossiysk.
Des ornières, des ornières.

Puis ces deux-là n'ont plus fait tant d'histoire(s).
Ils ont ménagé leurs enfants,
Éloigné les petits-enfants en toute conscience.
Ils ont pris soin de ne rien laisser trainer derrière,
De balayer devant leurs portes,
Dans nos mémoires tant qu'à faire,
Pour ne guère laisser paraître, sinon les gènes.

Et à la fin, la toute fin,
Ils nous auront grandement épargné de ce qui leur appartient,
De douleurs délétères d'aussi loin qu'ils se souviennent,
D'assez loin pour les taire.
Et nous voilà donc, engeances résignées aux secrets,
À l'indicible,
Sans l'ombre d'un indice,
Toi et moi et nos filles à la suite,
Tous autant que nous sommes,
Fragments aveugles de leurs obscurs silences.
Trop tard,
Sûrement trop tard.
Mais tous les mots ravalés comme papier mâché
Ne pourront nous empêcher de vivre joyeux et oublieux.
De ce que nous ne saurons jamais.
De cela, on ne fera pas d'histoires
Car l'heure des legs est largement dépassée.

Reminiscence [07] Une oeuvre
de Florianne Vuillamy










La Douche

Qui met un pied sous la douche,
Qui en sort une larme sur la bouche
Au regret d'avoir tout oublié,
Tout laissé passer
À travers la faïence ébréchée.

Les grandes idées en sucre blanc :
Disparues, fondues à l'eau.
Les phrases pleines du sens de la vie :
Déclarées noyées.
Les bons mots à écrire sur l’heure :
Dissipés par la vapeur.
Les grands sentiments à peine habités :
Dispersés dans un filet.

Écrit à l'encre transparente.
De celle qui passe entre les gouttes,
Il reste parfois,
Et c'est heureux,
Une perle… ou deux.

Qui sort de sous la douche
A le sentiment d'avoir tout oublié.
Souvent, hier, demain peut-être.
Souvent, pas tous les jours

Et c'est heureux.







Légère Perturbation

La fille de la météo ne l'a pas annoncée.
Elle s'est pointée, sans prévenir.
Une légère perturbation venue du nord
A soufflé sur les sommets.

Ses tâches de sourire,
Ses éclats de rousseur,
Ses ciels bleus ou blonds
Ont délicatement bouleversé
L'ordre de cet ancien paysage
Que l'on croyait figé dans la glace.

Mais quelle importance.
Monsieur Météo n'a rien vu arriver ;
Il ne la verra pas s'éloigner,
Se dissiper sans crier gare
Car c'est bien de son âge,
Tout juste vingt-trois.

Illustration de Loïs Low






D'Annecy, je ne voyais rien venir

Sur la carte dépliée, il y a des lacs à promesses et un lac à regrets, les miens.
Le lac d'Annecy je l'ai traversé à la voile ou la nage,
J'y ai plongé tout cru, cuit à l'étouffée ou par la tequila, frappé.
Et puis j'ai aimé sur chacune de ses rives.
C'est mon époque révolue, celle d'un Casino désuet qui côtoyait de loin un hôtel fantomatique.
C'était l'époque des mois de juin où le plongeoir de l'"Impé" était si haut que les filles ne s'y risquaient pas trop, où les garçons bravaches se toisaient dans l'eau encore glacée.

À Annecy, lorsque l'on avait onze ans en plein été, on pouvait ignorer qu'il y avait une récompense au bout de cette avenue si longue pour les pieds. 
Depuis le parc, entre les grands arbres, on se faisait attraper par une perspective aussi parfaite que la Nevski de Petersbourg, par ces monts en silhouettes qui glissent sur l'horizon des eaux.

J'ai laissé maints regrets s'effacer sur ces rivages. Autant de lacs que de promesses m'attendent ailleurs.


L’Entrain

L'âge n'aidant pas, on fréquente plus les quais que l'on emprunte les trains. 
La tentation est grande de renoncer aux horizons, de détourner les yeux des lueurs du soir pour rejoindre les bancs éreintés d'une salle d'attente.

Vague submersion

Au jeu des ans, ma véritable peur, peut-être bien la seule, est la privation d'émotions fortes ou délicates, érectiles et puériles, seules coupables de faire frissonner la chair de petits matins bien trop calmes.
À ce jeu cruel, je crains plus que la peste de ne plus recevoir de nouvelles inédites sur moi-même.
Alors, faute de mieux, j'appelle de mes vœux silencieux, la vague qui suffira à me submerger, avant la prochaine et surtout pas la dernière.

Au fond, tout au fond

Qui pourrait croire
- mais pas plus que ça -
Qu'il n'est affaire que
De roues carrées en butte aux trottoirs
Contre pieds agiles à grimper aux arbres.
Qui ne pense pas
Que le reste
- ce qui reste entre nous -
Est histoire de rouler sa bosse
Plus ou moins bien,
Plus ou moins vite,
Dans le bon sens ou pas.
Est histoire vraie de ce qui tourne rond,
Des choses de nos vies,
De celles qui unissent, déchirent,
Et nous embrassent du bout des doigts
Sous la surface de la peau.
Qui font rire jusqu'à nous reconnaître
Au fond de nos verres,
En frères jusqu'à la terre.

Poème écrit dans le cadre de l’atelier
d’écriture“Handicap & Ville”
créé par 
Guylaine Monnier


















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