Juste au-dessus du lac Sandtjørna (une histoire d'Hannibal)


Il peut arriver qu'une drôle d'idée fasse son chemin et comme souvent, derrière une idée il y a un rêve à réaliser. Ce rêve éveillé, la géographie l'a envoyé se balader au cœur de la Norvège, du côté de Tynset.


Une fois sur place, j'ai dû batailler sur des landes fraîchement balayées par la tempête, envahies par les bruyères et les pierres. Je n'ai pas craint de m'user la peau autant que les patins de mon traîneau. Là-bas, alors que des myriades de flocons dansaient la sarabande, il m'est arrivé d'ouvrir la nuit dans un halo.
Pour atteindre l'hiver, le véritable hiver s'entend, il a fallu s'employer, pousser les équipages toujours plus avant. Il a fallu s'enfoncer par-delà des terres sèches au risque d'effleurer de hauts rochers, récifs oblongs tombés des insondables ciels de Norvège.

Et lorsque le blanc a fini par tout recouvrir, c'est une page vierge qui s'est ouverte à moi, une de ces pages dont les limites s'effacent quand on pense les toucher du doigt. Dès lors, j'ai pu me raconter une histoire, de celles qu'on aime suivre à la trace.

Parvenu au lac Sandtjørna, tout peut commencer ou peut-être, recommencer.
Il sera dit que c'est ici et pas ailleurs que les dernières troupes d'Hannibal se sont arrêtées. Il sera écrit à même la neige que c'est dans ce lac insignifiant parmi les géants, qu'ils ont brisé la glace pour sombrer corps et âmes, les éléphants en armure entraînant dans leur chute les fidèles guerriers sous leurs chapeaux de fer.
Je veux croire qu'ils n'ont eu pour seuls témoins que des troupeaux de bœufs musqués ou des hordes de rennes sauvages, animaux aussi lointains qu'éternels. Je sais les voir qui progressent de leurs pas débonnaires sur ces rivages enneigés depuis le début des siècles.
Au centre du lac, mes chiens se sont tus et sous leur silence exactement, je perçois la présence de cette invisible armada qui me guette depuis les profondeurs. Je me sens observé par des centaines de regards pétrifiés. Ils sont tous là sauf UN. Au fond du lac, ne manque qu'un Général passé par le grand Nord avant de s'en retourner mourir à Carthage. On va me dire que c'est n'importe quoi. Certes, l'avis est respectable, mais je me refuse à croire que tout est écrit dans les livres d'histoire.

Passablement groggy, je relève la tête et à travers l'amplification de l'air, j'entends un appel lancé dans une langue ancienne. La voix m'a semblé descendre des pentes d'une pauvre montagne pelée, plantée à quelques pas de notre convoi.
Pour en avoir le cœur net, je confie ma montre à mes compagnons de route et je m'élève. Je laisse mes chiens se coucher dans la ouate, je chausse mes skis et je m'élève. Oh, peut-être pas très haut, mais très très loin, c'est certain. Pour avoir une chance, aussi infime soit-elle, de retrouver la voix, je comprends qu'il me faut prendre du recul ou plutôt… de la distance. Quoi qu'il en soit, je dois profiter de cette courte ascension pour m'éloigner de plusieurs milliers d'années.
J'ai commencé à glisser d'une foulée que je ne savais pas aussi alerte. Devant moi, une antécime sans fin. Dans mon dos, un zéphyr infernal. Sous mes spatules, des morceaux de glace pris entre deux plants d'une bruyère amère. Et là-bas, au sommet, jusqu'au bout de mes traces, rien d'autre qu'un panneau de bois.
Je retire mes moufles. Je pose ma main à même le panneau en me demandant qui avait pu prendre la peine d'y graver ce nom: Sandtjørnhøa. Puis, résistant de mon mieux à la force des rafales, je pointe un par un chaque point cardinal dans l'espoir de retrouver le Général.
Je ne découvre autour de moi, là tout près, là-bas au loin, rien moins que la nature à perte de vue, une nature mise à nue, majestueuse à en perdre la voix.
Hannibal n'est plus là ou peut-être qu'il est partout, impalpable.

Ah! Hannibal. L'imprudent voulait marcher sur les eaux du lac.
Ah! Hannibal. L'impudent ne fera donc pas le siège de notre cabane dérisoire perdue tout au bout du lac Sandtjørna. Il ne poussera jamais la porte de cet endroit où je suis incapable de me tenir droit.
Il n'emmènera pas son armée d'égarés dans cet endroit où il n'y a de place que pour trois, où il s'agit de courber l'échine pour gagner l'humilité avant que de vouloir exister.

Il y a bien longtemps que les chiens sont rentrés, que les harnais ont séché.
Beaucoup de l'hiver norvégien a passé, ne demeure que la magie de souvenirs à (se) réinventer.

     E.Tchijakoff




Retrouvez ce texte dans le livre-photo de mon expédition en Norvège


1 commentaire:

  1. Bonjour, un très très beau texte ; bravo !
    Je découvre par la même occasion ce site web.
    Bonne continuation et au plaisir.

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