Le corps des femmes

LE CORPS DES FEMMES

par Karine Miermont - Ecrivain


Ce "jour du voile pour toutes" à Siences-Po ne m'a pas surpris plus que ça. Cette aberration était inscrite dans l'air du temps. J'allais écrire mon effarement devant ce phénomène lorsque j'ai découvert ce texte sur la page facebook de Karine Miermont. C'était parfait. Je n'aurais pas pu mieux dire, alors autant le publier tel quel (avec son autorisation).

Photographie de Werner Bischof

Aujourd'hui, ce matin, à partir de 8h, des étudiants de l'école Sciences-Po de Paris ont prévu un "Hijab day" comme ils disent, un jour du hijab donc (en anglais, c'est comme pour les chansons, le marketing et la communication, on dirait que c'est toujours mieux, plus moderne/dans le coup/"in" donc). Il s'agirait de "décence", de "respect de l'autre", d'"échange" et de "compréhension mutuelle", il s'agirait de "démystifier le tissu", car "Il y a autant de voiles que de femmes. C’est la personne qui le porte qui donne une signification à son vêtement, et elle est la seule légitime à le faire." 

Comme si voiler les femmes n'avait pas de signification, comme s'il s'agissait d'un droit, d'une liberté, (magnifique retournement du réel et des mots pour le dire) tandis que dans de nombreux pays, et y compris en France dans certains lieux, il s'agit d'une obligation faite aux femmes de se couvrir la tête voire tout le corps, et que cette obligation signifie l'assignation des femmes à une place autre et inégalitaire par rapport à la place des hommes, une place soumise à eux, à leur bon vouloir, une place qui signifie : les hommes et les femmes ne naissent et ne demeurent pas libres et égaux en droits. Une négation de l'article 1er de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, article 1er aussi du régime politique et social qui a pour nom République Française.
Et c'est à l'école Sciences Po, en France, que cela se passe, que cela est possible, que cela est cautionné. 
C'est très étonnant voire sidérant que l'école libre des Sciences politiques comme elle s'appelait au départ, donne la voix à ce message à l'apparence de tolérance mais à la réalité anti-républicaine. Encore un symptôme de la démission des citoyens français, encore un symptôme de la démission de l'Etat, encore un symptôme de la démission de la République.
Le corps des femmes c'est aussi un symptôme, il me semble même que c'est l'un des plus manifestes, des plus criants, comme l'écrit à sa façon et très bien Kamel Daoud. Le corps des femmes que l'on soumet, que l'on confisque, qui ne doit pas leur appartenir, qu'il faut cacher. Ce corps que l'on désigne comme une faute et une honte. Les femmes coupables d'être. Le corps des femmes dont on a peur, vieille peur, archaïque, très ancienne, la rivalité des mâles autour du corps des femmes. Mais bon, depuis, grâce aux historiens, aux anthropologues, aux philosophes, aux psychanalystes, aux histoires politiques et sociales de nombreux pays, aux artistes, aux écrivains, aux poètes, on a compris quand même qu'il s'agissait d'autre chose, que le sexe n'était pas le mal, qu'il fallait libérer le corps des femmes pour libérer la société toute entière.


Photographie de Marcel Mariën

À Sciences Po ils ont oublié. Et il n'y a pas qu'à Sciences Po que nous oublions. Nous oublions partout, à l'université (lire le témoignage dans le Monde d'un professeur, il permet de comprendre les problèmes concrets qui se posent à l'université), à l'école, dans les magasins, dans les rues, partout nous oublions.
Plutôt qu'un "hijab day", Sciences Po devrait plutôt organiser un "républican day", plusieurs jours même, un séminaire entier consacré à la liberté, à l'égalité, à la fraternité, un séminaire entier consacré à la République, cette femme dépoitraillée qui avance et accueille tous et chacun sans intermédiaire identitaire ou communautaire. On y parlerait beaucoup de Philosophie, de Droit, d'Histoire, de Sociologie, vous savez tous ces savoirs qui sont enseignés à Sciences Po. On pourrait aussi y parler de littérature, de romans, de poésie. On pourrait lire William Blake par exemple : 
"Il est impossible de souiller l’âme douce du plaisir.
Les flammes ont beau draper le globe terrestre, l’homme ne brûle pas ;
Quand il va au milieu des feux du désir ses pieds sont de l’airain,
Ses genoux ses cuisses de l’argent, & sa tête son cœur sont de l’or."










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